La filiation philosophique des racisme et antisémitisme ordinaires
La filiation philosophique des racisme et antisémitisme ordinaires

Résumé de la conférence de Patrice Bérard du 9 octobre 2010

Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas Juif.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les catholiques, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas catholique.
Et lorsqu’ils sont venus me chercher, il n’y avait plus personne pour protester.

MARTIN NIEMÖLLER, DACHAU

  Quelle est la consistance, pour moi, des mots racisme et antisémitisme « ordinaires » ? Pour moi, je le souligne car je m’implique dans cette définition, elle réside dans l’usage ordinaire du mot de race pour désigner les différentes déclinaisons du genre humain suivant des critères essentiellement morphologiques, mais aussi culturels, qui établissent ou qui se rapportent à des échelles de valeur les concernant et qui, en étant toutes englobantes et généralisantes, ne correspondent à rien de réel mais tout d’idéologique. Pour moi, les mots de juif, rom, arabe, nègre, jaune, ne signifient rien à un niveau individuel, mais permettent tout à un niveau collectif. Si Hegel écrit du « peuple juif » qu’il est le « peuple de l’esprit », cela ne signifie rien pour moi. J’entends que je n’y adhère pas.
  C’est une généralisation abusive, un classement arbitraire. Pour moi, Spinoza n’est pas un juif, mais un très grand philosophe. Qu’il soit juif est un accessoire. Pour moi, Simone Weill n’est pas une juive, mais une philosophe et une philosophe chrétienne et mystique. Elle n’a rien de juif et tout de chrétienne. Elle n’observe pas le sabbat et c’est son droit le plus absolu.
  Leur « origine confessionnelle », qu’ils la partagent ou non, n’enlève ni n’ajoute, aux uns ni aux autres, quoi que ce soit, de positif ou de négatif. Ce n’est pas sur ce point que je les apprécie ou non, mais sur leurs écrits, leurs actes.
  Et je ne veux faire, sur ces points, ni confusion ni amalgame. Être chrétien est une donnée accessoire, comme être juif, musulman, bouddhiste, shintoïste, polythéiste, « fétichiste » (je n’aime pas ce mot), athée ou autre. C’est une donnée qui permet de comprendre l’autre, c'est-à-dire d’entrer dans son univers, pourvu qu’on s’y soit intéressé, non pas comme un voleur, mais comme un connaissant, sans jugement de valeur ni généralisation abusive.

  Ceci posé, entrons dans le sujet.

  Le racisme ordinaire de Sartre s’est exprimé dans ses « Réflexions sur la question juive » par l’emploi systématique des mots « race juive » ou « race hébraïque ». Sartre était désireux de développer une thèse : le juif n’existe pas, c’est l’antisémite qui le crée.
  Le « cas » Sartre est complexe. Le regard de l’autre est pour lui un problème insoluble qu’il aborde dans « Les Mots ». Il est « difforme », il se voit difforme. Sa taie dans l’œil est une « tare » avec laquelle il doit vivre. En ce sens, l’antisémite (il prend Céline pour décrire l’antisémite haineux) c’est l’autre, et l’enfer est pour le juif, c’est à dire pour lui. Il faut lire son œuvre à l’aune des « Mots » si l'on souhaite y pénétrer.
  Sartre se pense de « race difforme » comme d’autres seraient de « race juive ». La métaphore est de taille. Mais l’emploi systématique de « race juive » est de trop. Il entre dans des modèles racistes. « Race juive », cela n’existe pas : il y a des juifs russes, des juifs éthiopiens, des juifs marocains, et ainsi de suite. Bon nombre de chrétiens, bon nombre de musulmans, étaient juifs avant leur conversion, bon nombre de gentils, grecs et romains, se sont convertis au judaïsme. « Race juive » ne signifie rien devant l’histoire. Ce sont pourtant ces mots que martèle Sartre tout au long de son ouvrage.

Écoutons un instant Sartre :
p.124. Quand les juifs sont entre eux, chacun d’eux n’est, pour les autres et, par la suite, pour lui-même, rien de plus qu’un homme. Ce qui le prouverait, si c’est nécessaire, c’est que, très souvent, les membres d’une même famille ne perçoivent pas les caractères ethniques de leurs parents (par caractères ethniques nous entendons ici les données biologiques héréditaires que nous avons acceptées comme incontestables). Je connaissais une dame juive, dont le fils, vers 1934, était contraint par sa situation de faire certains voyages d’affaires en Allemagne nazie. Ce fils présentait les caractères typiques de l’Israélite français : nez recourbé, écartement des oreilles, etc.., mais comme on s’inquiétait de son sort, pendant une de ses absences, sa mère répondit : « Oh ! Je suis bien tranquille, il n’a absolument pas l’air juif ».

  L’antisémitisme ordinaire d’Alain (Émile Chartier) le philosophe, qui fut d’ailleurs l’un des professeurs de Sartre, n’apparaît pas de façon évidente dans ses écrits. Il est sous-jacent, il est induit dans son système qui donne une place éminente à la raison et à la science, ajoutons occidentale. Alain possède une remarquable et redoutable plume. Il emprunte aux auteurs racistes du dix-neuvième siècle, et particulièrement à Jouffroy et Renan, sans jamais les nommer. Sa principale référence est Auguste Comte, Auguste Comte l’apôtre des totalitarismes à venir, de Lénine, de Staline, de Hitler, de Mao Tsé-toung, de Pol-Pot, de Saddam Hussein et d’autres encore, Auguste Comte, l’apôtre du corporatisme. Nous en reparlerons.

  Alain excelle dans les formules dont il est seul parfois à posséder les clefs.
  Dans son journal de juillet 1940 il écrit :
  J’espère que l’Allemand vaincra ; car il ne faut pas que le genre de Gaulle l’emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive, c’est-à-dire à une guerre qui aura des milliards et aussi des Judas Macchabée. Qui peut savoir ?

  Pendant la guerre, il écrira dans la Nouvelle Revue Française de Drieu la Rochelle.

  Alain emprunte plus en arrière encore dans le temps. Remontons le temps avec lui et examinons cette filiation qui commence avec Aristote.

  Mais pour comprendre ces racismes ordinaires ou extraordinaires, il convient d’effectuer un détour par les stratégies du pouvoir.

  Le pouvoir s’acquiert par la force des armes ou par celle des urnes, avec ou sans tricheries. Nous partirons de ce simple constat, le pouvoir a besoin de la force.
  Ainsi, meurtres, viols, mutilations, tortures, déportation, bannissement, relégation, emprisonnement, pillage, vol, confiscation, amende, brimade, sont, non seulement des instruments du pouvoir, mais des formes d’affirmation de ce même pouvoir à l’adresse de ceux sur lesquels il s’exerce autant qu’à l’adresse éventuelle de ceux sur lesquels il ne s’exerce pas mais sur lesquels il pourrait s’exercer.
  Le souci du pouvoir réside dans les démonstrations de sa force. Il fixe des règles ou adopte celles qui préexistaient avant lui, pourvu qu’elles comportent des sanctions et que ces sanctions soient appliquées, acceptées ou jugées acceptables par ceux auxquels elles s’appliquent et surtout par ceux auxquelles elles ne s’appliquent pas.
  En d’autres termes, la raison des sanctions ne réside pas dans la violation d’un interdit mais dans l’existence même et l'affirmation du pouvoir.
  Le pouvoir a besoin de deux classes, celle qui l’accepte et celle qui s’y oppose, pour se prouver autant que pour se montrer. En d’autres termes, le pouvoir a besoin d’une résistance mais qu’il peut maîtriser afin de la combattre et de la mener bas.
   Plus le pouvoir s’exprime, plus il se renforce jusqu’à devenir total ou totalitaire. Plus la victime est faible, plus il lui est aisé de l’abattre. Plus la victime est faible, plus il a nécessité de la montrer forte, une menace, un danger permanent. Tout élément faible préjugé fort devient, pour le pouvoir, l’instrument de son renforcement.

  Lorsque le fort use de tous ses droits pour opprimer le faible, pour le dépouiller, il ne fait que la chose du monde la plus naturelle. N’ayons donc jamais de scrupules de ce que nous pourrons dérober au faible, car ce n’est pas nous qui faisons le crime, c’est la défense ou la vengeance du faible qui le caractérise.
Sade, Juliette.

  Les philosophes, ceux appelés tels, sont des hommes, et aussi des femmes, qui ont analysé, théorisé les pratiques sociales, politiques, économiques, religieuses, propres à leur cité, à leur environnement. Le mot philosophe est teinté de toutes ces acceptions : philosophie de la vie autant qu’écoles ou courants philosophiques.

  Aristote (-384 – -322) est le premier grand classificateur de l’antiquité. Son traité des animaux fera autorité jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, c'est-à-dire jusqu’à Buffon, de même que la médecine des humeurs d’Hippocrate se maintiendra jusqu’au dix-neuvième siècle.

  Aristote classe les êtres humains, en dehors de toute considération sur la couleur de la peau – elle n’est pas un critère de sélection ou de ségrégation – , en deux, les hommes libres d’un côté et les esclaves d’un autre. Les esclaves sont ces hommes qui ont baissé les armes lors de combats, préférant l’esclavage à la mort. Ils n’appartiennent plus, de ce fait, au genre humain et plus loin ils ne lui ont jamais appartenu. S'ils ont baissé les armes, c'est qu'ils étaient esclaves par nature. Car le mobile principal de la guerre, à cette époque, est la recherche d’esclaves, obtenus par la force, ou bien encore l’obtention d’un tribut, d’un trésor au dépens du perdant. Cette opposition binaire est la première que nous retiendrons. D’autres s’y accolent.

  Écoutons Aristote :
  La relation du mâle à la femelle est par nature celle du supérieur à l’inférieur, l’un commande et l’autre est commandée et il est nécessaire que ce principe s’applique à tous les hommes de la même façon. Tous les êtres qui sont aussi différents des autres que l’âme l’est du corps et l’homme de la brute sont par nature esclaves : mieux vaut pour eux être soumis à ce pouvoir.
  Aristote, Politique

  La femme se montrera d’une déférence beaucoup plus attentive encore que si elle fût venue achetée comme esclave dans la maison de son maître ; c’est que son mari l’a acquise moyennant un grand prix, à savoir en l’associant à son existence et à la procréation des enfants, avantages que rien ne saurait dépasser en grandeur et en noblesse.
  Aristote, Les Économiques III, I, 141, 24sq

  Notre premier tableau se présentera donc ainsi :
  Homme   #   femme  
  Homme #   esclave
  Homme #   brute
  Homme #   animal
  Aristote, dans ces deux textes, établit des relations d’équivalence entre femelle (ou femme), esclave, brute (en d’autres termes barbare) et, dans d’autres textes, animal. J’engage à lire Élisabeth de Fontenay sur ce sujet.

  Alain, vingt-quatre siècles plus tard, procède de la même façon dans ce texte extrait des Préliminaires à la mythologie, lorsqu’il évoque la figure de la Vierge :
  Celui qui regarde avec attention et véritable piété cette naïve figure sent déjà, et comprendra peut-être, le génie propre au sexe féminin ; car qui ne voit et qui ne sait, par d’inhumains exemples, que la femme est bien aisément reprise par les forces animales qui entraînent à son tour l’homme ; cette chute est assez commune et a fait manquer plus d’un noble projet.

   Alain adopte pleinement la classification aristotélicienne. Le mot de chute n’est pas choisi au hasard, il s’agit de la chute originelle, celle d’Adam, le créé, provoquée par Ève, séduite par le serpent ou le démon. Nous pourrions donc compléter ainsi notre premier tableau par les attributs de l’homme et ceux de la femme.
  Homme   #   femme
  Humain #   animal
#   démoniaque
  Noble #
  (Des cases ont été laissées sciemment laissées vides afin de permettre au lecteur de les emplir avec les mots qui lui viendront à l'esprit)

   Thomas d’Aquin (~1224 – 1274) ravale quant à lui la femme dans le domaine des « choses », une « chose » nécessaire dont le rôle se limite à la seule procréation :
  La femme est quelque chose d’imparfait (aliquid deficiens), d’occasionné, parce que la vertu active du mâle a pour but de produire son semblable, c'est-à-dire un être parfait comme lui et qui soit du même sexe.
Thomas d'Aquin, Somme Théologique (I Quest. 92. art. 2)

  Le tableau de l'Aquinate apparaîtra ainsi :
Homme # femme
parfait # imparfait
humain? divin? # chose
actif # passif
producteur # réceptacle, potiche...
  À côté de cette opposition purement binaire, et qui va subsister jusqu’à nos jours, se dessine une opposition ternaire avec Augustin (354 – 430). Il se trouve en effet dans un monde qui comprend les chrétiens d’un côté, les gentils, c'est-à-dire les polythéistes grecs et latins, et enfin les juifs et les hérétiques qu’il range dans le même panier, les juifs pour ne pas avoir voulu entendre le message du Christ et l’avoir fait crucifier et les hérétiques pour s’être apostasiés, donatistes, manichéens et autres. Il reprend, mais d'une façon offensive, les termes de Paul dans sa première épitre aux Corinthiens : Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse. Mais pour nous, nous prêchons Christ crucifié, qui est un scandale aux Juifs et une folie aux grecs.

  Écoutons Augustin sur les juifs :
  Si donc ce peuple n’a pas été détruit jusqu’à entière extinction, mais dispersé sur toute la surface de la terre, c’est pour nous être utile, en répandant les pages où les prophètes annoncent le bienfait que nous avons reçu, et qui sert à affermir la foi chez les infidèles. (...) Ils ne sont donc pas tués, en ce sens qu’ils n’ont pas oublié les Écritures qu’on lisait et qu’on entendait lire chez eux. Si en effet ils oubliaient tout à fait les saintes Écritures, qu’ils ne comprennent pas du reste, ils seraient mis à mort d’après le rite judaïque même ; parce que, ne connaissant plus la loi ni les prophètes, ils nous deviendraient inutiles. Ils n’ont donc pas été exterminés, mais dispersés, afin que, n’ayant pas la foi qui pourrait les sauver, ils nous soient du moins utiles par leurs souvenirs.
  (De la foi aux choses qu’on ne voit pas)

  Luther, devenu vers la fin de sa vie franchement anti-juif, reprendra ces paroles avec plus d’hostilité et le régime nazi reprendra les paroles de Luther pour les mettre à exécution.

  Voltaire sera aussi « bienveillant » qu’Augustin envers les juifs. Dans son Dictionnaire philosophique, il écrit :
   Les Hébreux ont presque toujours été ou errants, ou brigands, ou esclaves, ou séditieux : ils sont encore vagabonds aujourd’hui sur la terre, et en horreur aux hommes, assurant que le ciel et la terre, et tous les hommes, ont été créés pour eux seuls.
  Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice, et la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les brûler.

  Il ajoute, dans une lettre reproduite dans son dictionnaire et qu’il écrivit en réponse aux observations de MM. Joseph Ben Jonathan, Aaron Mathataï, et David Winckler :
  Il se peut que les nègres d’Angola, et ceux de Guinée soient beaucoup plus anciens que vous, et qu’ils aient adoré un beau serpent avant que les égyptiens aient connu leur Isis ; mais les nègres ne nous ont pas encore communiqué leurs livres.

  Un peu moins de trois siècles avant ces écrits, il s’était produit une suite d’événements inimaginables, la découverte du Nouveau Monde, l’irruption du sauvage, sa destruction progressive et son remplacement par le nègre rapté sur les côtes africaines, déporté et soumis à l’esclavage, aux peines les plus dures, aux supplices les plus monstrueux. Dix millions d’hommes et de femmes furent ainsi martyrisés entre le début du seizième siècle et le milieu du dix-neuvième.

   Sur ces sauvages, Juan Lopez de Palacios Rubios écrivit aux environs de 1512 les lignes suivantes (in De las islas del Mar Océano) :    Les indiens ne sont pas aussi sauvages que les Turcs, mais presque des animaux privés de raison, se situant au dernier rang de la hiérarchie humaine, parce qu’ils sont ineptes et incapables, ne sachant pas se gouverner, comme s’ils étaient nés pour servir et non pas pour gouverner.

   Nous retrouvons donc la division ternaire d’Augustin, mais au lieu qu’elle était plutôt spatiale elle va progressivement devenir temporelle. Le sauvage est la figure de l’humanité à ses débuts, au moment de la séparation des trois fils de Noé, Japhet dont la descendance donnera les occidentaux et les grecs, Sem, celle des asiatiques, des perses, des assyriens, des hébreux, et Cham, le maudit, pour avoir vu son père ivre et s’en être moqué, celle des arabes, des éthiopiens et des africains du sud. C’est ainsi que la descendance de l’homme est présentée dans les Annales des Aspirants au Baccalauréat es lettres de 1841.

  Suivant le texte biblique et à l’aune des descriptions des populations du monde effectuées par les missionnaires, les voyageurs puis les scientifiques, trois types d’hommes apparaissent ainsi que le rappelle Rousseau dans son « Essai sur l’origine des langues » publié en 1781 après sa mort, le sauvage, le barbare et l’homme civil, chacun endossant sa spécificité propre : Le sauvage est chasseur, le barbare est berger, l'homme civil est laboureur.

  Le tableau que nous avions établi sur une base binaire sera donc ternaire :
chrétiengentilhérétiqueAugustin
occidentalturcsauvageXVI° siècle
laboureurbergerchasseurRousseau
civilisébarbaresauvage1841, annales du bac
JaphetSemCham1841, annales du bac
européenshébreux, asiatiquesarabes, africains1841, annales du bac
  Dans le courant du dix-huitième siècle, un missionnaire jésuite, Hervas (1735-1809), un grand homme hâtons-nous de le signifier, établit un catalogue des langues qui sera à la base du comparatisme au dix-neuvième siècle. Les langues sont alors divisées en trois groupes, les langues isolantes, comme le chinois, les langues agglutinantes, telles les langues sémitiques (hébreux, arabe, araméen, syriaque) et les langues à flexions et conjugaisons telles les langues européennes appelées bientôt langues indo-européennes et puis encore aryennes. Ces trois groupes seront « naturellement » rapportés aux trois stades d’évolution des sociétés.
  aryens   sémites  chinois linguistique XIX°
  Les sociétés « sauvages » sont dites appartenir à l’enfance de l’humanité, voire même elles sont classées comme une sous-espèce des singes. Il s’agit de justifier l’esclavage ou de justifier l’occupation des terres que l’on annexe sans vergogne. Proches des animaux, les sauvages ont le sort qu’on réserve aux animaux. Sauf qu’on ne les mange pas. On se contente de les asservir, comme les chiens ou les chevaux, ou de les exterminer, comme la vermine.

  Écoutons Ernest Renan à ce carrefour du dix-neuvième siècle :
  La marche de l’humanité n’est pas simultanée dans toutes ses parties : tandis que par les races nobles elle s’élève à de sublimes hauteurs, par les races inférieures elle se traîne encore dans les humbles régions qui furent son berceau (…). Les sens du sauvage saisissent mille nuances imperceptibles, qui échappent aux sens ou plutôt à l’attention de l’homme civilisé. Peu familiarisés avec la nature, nous ne voyons qu’uniformité dans les accidents où les peuples nomades et agricoles ont vu de nombreuses diversités. C’est ainsi que la langue hébraïque, d’ailleurs si pauvre, possède une grande variété de mots pour exprimer les objets naturels comme la pluie, etc.(…). « Les Hébreux, semblables aux enfants, dit Herder, veulent tout dire à la fois. Il leur suffit presque d’un seul mot où il nous en faut cinq ou six. » (...) L’hébreu disparaît à une époque reculée, pour laisser dominer seuls le chaldéen, le samaritain, le syriaque, dialectes plus analytiques, plus longs et quelquefois plus clairs. Ces dialectes vont à leur tour s’absorber dans l’arabe, qui pousse l’analyse des relations grammaticales beaucoup plus loin que les anciennes langues sémitiques. Mais l’arabe est aussi trop savant pour l’usage vulgaire d’un peuple illettré.
Renan : « De l’origine du langage » - 1845

  Notre tableau tripartite s’étoffe donc :
races noblesraces intermédiairesraces inférieuresRenan (1823-1892)
maturitéadolescenceenfanceHerder (1744-1803)
occidentauxarabesHébreuxHerder (1744-1803)
  Faisons tout de même le point sur les races, car tous les philosophes ne sont pas d'accord les uns avec les autres. Darwin nous en offre l'occasion :
  On a étudié l’homme avec plus de soin qu’aucun autre être organisé ; cependant, les savants les plus éminents n’ont pu se mettre d’accord pour savoir s’il forme une seule espèce ou deux (Virey), trois, (Jacquinot), quatre (Kant), cinq (Blumenbach), six (Buffon), sept (Hunter), huit (Agassiz), onze (Pickering), quinze (Bory Saint-Vincent), seize (Desmoulins), vingt-deux (Morton), soixante (Crawfurd), ou soixante-trois, selon Burcke. Cette diversité de jugements ne prouve pas que les races humaines ne doivent pas être considérées comme des espèces, mais elles prouvent que ces races se confondent les unes avec les autres de telle façon qu’il est presque impossible de découvrir les caractères distinctifs qui les séparent les unes des autres.
La Descendance de l’Homme et la Sélection Sexuelle sur la seconde édition anglaise revue et augmentée par l’auteur de 1874, p.191.

  Voilà enfin des paroles sensées et prudentes.
  Mais Darwin, avec beaucoup moins de prudence, aborde la dichotomie « homme-femme ». Il s’engage dans une description dépréciative et coutumière de la femme qu’il justifiera par la sélection sexuelle :
   Ce qui établit la distinction principale dans la puissance intellectuelle des deux sexes, c’est que l’homme atteint, dans tout ce qu’il entreprend, un point auquel la femme, ne peut arriver, quelle que soit d’ailleurs la nature de l’entreprise, qu’elle exige ou une pensée profonde, la raison, l’imagination, ou simplement l’emploi des sens et des mains.

  Il ajoute pour le bonheur de nos tableaux :
  Les enfants des deux sexes se ressemblent beaucoup, comme les jeunes de tant d’animaux chez lesquels les adultes diffèrent considérablement ; ils ressemblent également beaucoup plus à la femme adulte qu’à l’homme adulte. Toutefois, la femme acquiert ultérieurement certains caractères distinctifs, et par la conformation de son crâne elle occupe, dit-on, une position intermédiaire entre l’homme et l’enfant.

  Nous voici arrivés à un terme tout à fait provisoire de la classification tripartite. Elle ne serait pas complète sans Auguste Comte, théoricien de la sociologie, qui inverse la proposition de Rousseau du « bon sauvage ». C’est la société qui importe avant tout et non les individus qui la composent. Auguste Comte, sur des bases figurant chez Saint-Simon dont il fut le secrétaire mais que l’on retrouve chez Condorcet, chez Jouffroy, chez Volney, et chez d’autres dont nous avons déjà évoqué ou lu les textes, divise en trois – en auriez-vous douté ? – les âges de l’Humanité, en fétichiste, polythéiste et monothéiste, comme il divise en trois son Système de Politique Positive, ayant l’Amour pour principe, l’Ordre pour base et le Progrès pour but. Pour ce faire, il ne faut y aller par quatre chemins et se débarrasser des nuisibles :
  Quoique notre ascendant animal n'ait encore été que spontané, il a déjà détruit beaucoup d'espèces antagonistes. Toutes celles dont la concurrence nous offre de véritables dangers sont certainement destinées à disparaître bientôt sous nos efforts sagement concertés. Il ne restera finalement que les espèces inoffensives, et surtout les races qui nous présentent une utilité quelconque, matérielle, physique, intellectuelle, ou morale.
Système de Politique Positive ou Traité de Sociologie, instituant la Religion de l'Humanité; par Auguste Comte (1851), tome I, p. 616

  On élimine donc ce qui n’a pas d’utilité.

  Nous voici arrivés au moyen terme de ce tableau peu engageant qui s’est dessiné au cours des siècles. Certains y ont souscrit et d’autres non. Bien des philosophes, historiens, linguistes, scientifiques, trop nombreux pour être tous cités, ne sont pas entrés dans ces schémas réducteurs et qui ont servi de prétexte ou de raison aux actes qui ont émaillé ces cinq derniers siècles, l’esclavage d’un côté et l’extermination de l’autre, tous deux intimement liés.

  Lorsque sous la plume d’un écrivain, d’un philosophe, nous trouvons les mots « pensées de sauvage », « pensées d’enfant », nous saurons où les placer. De même lorsque nous verrons porter au pinacle des systèmes politiques ou des systèmes de pensée. La démocratie est un joli mot et qui a permis l’élection d’Adolphe Hitler, la réélection de Mahmoud Ahmadinejad et de bien d’autres dictateurs.
  S’il nous reste un peu de temps, nous reviendrons en arrière pour porter l’accent sur ces caractéristiques particulières attribuées aux différents peuples qui habitent notre planète. En un certain sens, nous suivrons Voltaire et son outrance verbale, sa généralisation sans cause apparente. L’autre, le sauvage, le barbare, et même l’homme civilisé, ont des caractéristiques physiques ou morales particulières, figées, fixées par les missionnaires qui les ont décrites dès le seizième siècle et par les voyageurs, par les curieux de l’époque des Lumières autant que par les scientifiques dont les expéditions se situent dès la seconde moitié du dix-huitième siècle. On y trouvera deux types de descriptions. L’un purement spéculatif qui est le propre de celui qui se base sur ces récits pour démontrer, l’autre qui pourrait sembler plus objectif mais qui en fait évalue ce qu’il voit à l’aune de sa propre culture et sans entrer dans celle de l’autre.
  De Pauw par exemple, dans ses « Réflexions philosophiques sur les américains » publiées en 1770, attribue aux sauvages masculins des difformités particulières, un pénis d’âne associé à une langueur féminine, toutes particularités totalement fantasmatiques mais elles circulent. De Pauw n’a jamais traversé l’atlantique ! Il s’agit de pures spéculations.
  Au dix-neuvième siècle, la « science » ne viendra pas mettre un terme à ces divagations, mais au contraire elle viendra les fortifier, les justifier. La science est associée à la raison et la raison à la science. Elles s’épaulent l’une l’autre, justifiant tout, la chose et l’inverse de la chose. Nous sommes toujours dans des stratégies de pouvoir, ne l’oublions pas.
  Dans son « Anthropologie », ouvrage posthume publié en France en 1863, Kant sacrifia à la mode de la description des peuples. En 1775, il avait déjà publié « Des différentes races humaines », ouvrage introuvable aujourd’hui. Dans son « Anthropologie », il s’en remet à son ami Girtanner qui a commenté dans classification dans « Über das Kantische Prinzip für die Naturgeschichte » publié en 1796, tout aussi introuvable en français ou hors de prix en fac-simile et en allemand.

  Les deux peuples les plus civilisés de la terre, qui sont opposés de caractère, et qui, par cette raison peut-être sont toujours en guerre l’un avec l’autre, l’Angleterre et la France, seront peut-être aussi, quant à leur caractère natif, dont le caractère acquis et artificiel n’est que la conséquence, les seuls peuples dont on puisse dire qu’ils ont un caractère déterminé, immuable, autant du moins qu’ils n’auront pas été fondus par la conquête.

  Des caractères déterminés et immuables… ainsi chaque nation doit avoir un caractère particulier, et il n’est rien de plus désagréable, pour la raison, que de voir un peuple contrevenir à la description qu’on en a faite. Ainsi les allemands, jugés doux et paisibles par Louis Figuier :
  Nos savants se sont trouvés assez embarrassés pour expliquer l’anomalie qui existait entre les actes féroces des armées germaniques et la réputation toute contraire dont jouissait nos voisins d’outre-Rhin. Un travail ethnologique publié en 1871 par M. de Quatrefages, dans la Revue des Deux-Mondes, est venu expliquer scientifiquement cette anomalie.
  M. de Quatrefages a prouvé, par des considérations empruntées tout à la fois à la linguistique, à la géologie, à l’ethnologie et à l’histoire, que les Prussiens proprement dits n’ont presque rien de la race germanique, qu’ils ne sont pas, de fait, Allemands, mais qu’ils résultent du mélange de Slaves, de Finnois avec les habitants primitifs de ces pays. Les Slaves du nord ont une rudesse de mœurs bien connue et un type tout particulier de belle stature et de forte constitution. Les Finnois, ou habitants primitifs des rives de la Baltique, ont comme caractères propres la ruse et la violence, unies à une remarquable ténacité. Les Prussiens modernes font revivre tous ces défauts de leurs ancêtres.

Louis FIGUIER – Les Races Humaines – Paris Librairie Hachette – 1873

  Concluons.

  Les systèmes que nous avons vus se mettre en place au cours des siècles ont été élaborés comme des justifications a priori ou a posteriori d’oppressions, de malversations, de massacres de masse. Ils s’intègrent pleinement dans les stratégies du pouvoir : montrer du doigt, discriminer, mettre hors d’état, éliminer, ou encore prouver ce pouvoir. Le curé qui viole un enfant établit son pouvoir, il le prouve à l’enfant et à la face du monde et il le blesse à vie. Mais tous les curés ne sont pas, heureusement, des violeurs d’enfants. Il y a aussi de bons pères de famille qui se livrent à de pareilles exactions. En cela, l’amalgame et la généralisation sont à proscrire, définitivement.

  Notre culture, qui ressemble plus à une acculturation bien organisée, se gorge du global et de la simplification. Le prêt-à-penser ressemble à s’y méprendre au prêt-à-consommer des pizzas de supermarchés. Gonflés comme des baudruches à ces régimes édulcorés, nous oublions que nous sommes sous domination, non pas de nos passions comme le dirait Alain, mais des pouvoirs et que nous devons rester vigilants devant toute discrimination, toute oppression dirigée vers une quelconque fraction de la population circulant ou vivant sur notre territoire.


ANNEXES

Je ne porte ci-dessous qu'un très petit choix de textes comme étant significatifs de ces racisme et antisémitisme montants. Il faut bien savoir que des dizaines de milliers d'ouvrages s'y rapportent publiés entre les XVII° et XIX° siècles, depuis les littératures de colportage, les littératures enfantines, les romans ou les essais philosophiques. C'est à un véritable matraquage des consciences auquel on assiste pendant trois siècles, mêlant l'invention pure à la raison ou à la science dans un déferlement de haine et de peurs bien orientées. Les voix discordantes étaient trop peu nombreuses pour n'avoir pas été étouffées sous la clameur de toutes ces autres.

  Juifs et bohémiens
Les juifs et les bohémiens (aujourd’hui les roms) ont été bien souvent mis en parallèle comme des errants

GRELLMAN – Histoire des bohémiens –1810
  p.148. Les bohémiens n’ont pas, comme les juifs, apporté avec eux la religion de leurs pères.
  p.162. Qu’on s’imagine un peuple dont les idées ne s’élèvent pas au-dessus de celles des enfans, dont l’esprit est occupé de conceptions indigestes, que les sens gouvernent plus que la raison, et qui se borne à satisfaire ses appétits désordonnés, et l’on aura une parfaite esquisse du caractère général des bohémiens.

Le Petit Matelot ou Voyage en Océanie, par C.H. de MIRVAL, Imprimatur du 2 mai 1842
p.115. Vous avez sans doute, mes chers amis, entendu quelquefois parler de Bohémiens, gens vagabonds, ne vivant que d’industries qui ne sont pas toujours honorables, et formant, comme les Juifs, une nation au milieu des autres nations. Eh bien ! on rencontre cette espèce d’hommes jusque dans les îles de l’Océanie (...). On les nomme ici les Biadjaks (...). Ils sont avares, superstitieux, menteurs mais intelligents et adroits. Leurs traits sont réguliers, leur teint est très-basané; plusieurs sont légèrement tatoués. Il paraît qu’ils ont des usages sanguinaires, et qu’ils offrent clandestinement des sacrifices humains (...). Le privilège de ces guerriers féroces était (...) de couper la tête des prisonniers et d’en boire avidement le sang brûlant, en la tenant par les cheveux au-dessus de leur bouche. Horribles festins qui révoltent la nature humaine, et doivent causer d’autant plus d’épouvante qu’ils font partie des superstitions religieuses de ces peuples, qui descendent des Tzengaris, tribu primitive de nos Bohémiens ou Egyptiens, des Zingaris d’Italie, et qui partout ont le même caractère nomade et voleur. En Océanie, les Biadjaks-Zingaris se livrent sur mer à la piraterie comme les autres exercent le brigandage sur terre.


Positivisme (ou sociologie) et élimination des nuisibles au nom de la raison et de la science (suite)
Dreyfus Camille, L’évolution des mondes et des sociétés, Félix Alcan, 1888
Camille Dreyfus, qui fut député de la Seine, n’a pas de relation avec le capitaine du même nom. Il combattit l’anti-sémitisme et alla jusqu’à se battre en duel avec l’un de ses tenants, le Marquis de Morès et de Montemaggiore. On lit cependant sous sa plume :
p. 209. Sous le rapport de l’intelligence, il y a entre l’homme et le singe différence de degré, non de nature. Aussi Agassiz , qui n’était pourtant pas favorable à la doctrine de l’évolution, a pu dire « qu’il ne voyait pas de distinction essentielle entre l’intelligence d’un enfant et celle d’un jeune chimpanzé. »
Le rapprochement deviendra plus évident encore si nous nous souvenons des mœurs barbares de certaines races inférieures. Les races humaines inférieures établissent en effet une transition à la fois physique et intellectuelle entre les singes et les hommes complètement dignes de ce nom : « Les Australiens, le Lapons, Les Boschimans, les Hottentots sont restés au degré le plus inférieur du développement intellectuel. Le principal caractère de l’homme véritable, le langage, est encore chez eux à l’état rudimentaire. Beaucoup de ces tributs n’ont pas de mot pour dire animal, plante, couleur, tandis qu’elles ont des expressions spéciales pour dire chaque animal, chaque plante, chaque couleur. Elles sont incapables de la plus simple abstraction : aucune numérotation australienne ne dépasse le nombre quatre ; la plupart de ces peuplades ne savent compter que jusqu’à dix, ou vingt, tandis que des chiens intelligents ont pu apprendre à compter jusqu’à quarante et même soixante. Quelques unes des plus sauvages tribus de l’Asie méridionale et de l’Afrique orientale n’ont même pas l’idée des premiers rudiments de toute civilisation humaine, de la vie en famille, du mariage ; elles errent en troupes et par leur genre de vie ressemblent plus à des bandes de singes qu’à des sociétés humaines civilisées. » Haeckel, La Création Naturelle
P.S.: Il n'y a bien entendu rien de vrai dans ces descriptions, totalement spéculatives. Rappelons que les langues d'Australie et des îles appelées îles de la Mélanésie par la couleur de la peau de leurs populations, sont sans doute parmi les plus sociables qui soient. Ajoutons qu'il n'existe pas de langues rudimentaires mais peut-être des manières rudimentaires de les enseigner, comme en France par exemple où près de 10% de la population est illettrée (connaissance de moins de 600 mots) et plus de 60% ne parlent, plus ou moins bien, qu'une seule langue, alors que les populations mélanésiennes en parlent, assez souvent, quatre ou cinq couramment !
p. 261. Nous avons vu l’homme dans sa vie utérine reproduire toutes ses formes ancestrales, depuis la cellule jusqu’à la forme simiesque, en passant par tous les degrés des vertébrés et des invertébrés, de même pourrions-nous voir sous nos yeux revivre les formes sociales du passé et, nous déplaçant dans l’espace, assister à l’évolution du temps. Ainsi donc, rien ne doit plus nous arrêter : nous avons une matière et une matière ramenée aux conditions descriptives de notre étude. Nous n’avons plus qu’à suivre, dans un sujet si complexe, le plan le plus logique et le plus simple. Nous commencerons à étudier la formation de la famille : matriarcale dans le principe, puis patriarcale ; nous la verrons sortir peu à peu de la promiscuité primitive et passer à la polygamie, la polyandrie, la monogamie et les divers modes de mariages. Puis nous verrons la propriété, d’abord collective et ethnique, se morceler lentement en propriété de clans, de familles et enfin en domaines individuels. Nous assisterons à la transformation des organes depuis le culte des animaux et des phénomènes terrestres et célestes ; nous étudierons les diverses formes de la religion, et nous jugerons au nom de la raison et de la science. En même temps, se sont développées les organisations sociales depuis la horde, par les castes, les royautés despotiques, la cité grecque et l’état romain, jusqu’à notre société actuelle. Alors, après avoir amené ces évolutions jusqu’au moment actuel, nous contemplerons l’état moderne dans sa vaste synthèse ; nous verrons ce qu’il a retenu du passé jusqu’au sein d’une civilisation avancée. Nous verrons ce qu’il faut condamner ou renforcer, les éléments qui doivent mourir ou vivre, et nous déterminerons depuis l’origine la loi de son développement vers l’émancipation physique, morale et intellectuelle de l’homme.
P.S. L'extermination était en marche !


  La rhétorique d’Alain
  Alain nous permettra de compléter notre tableau avec les métaphores qu’il utilise bien volontiers. Dans ses « Préliminaires à la mythologie », il indique, dès les premières lignes, d’une façon que Staline, Mao Tsé Toung, Pol Pot ou Caucescu avaient repris ou reprendront en parfaits positivistes comtiens, qu’ils étaient, que le passé doit être aboli, qu’il n’a pas de sens et que les histoires et contes qu’il a véhiculés ne sont guère que des « états d’enfance » :

p.10. Je suis persuadé que c’est l’état d’enfance qui rend le mieux compte des pensées absurdes dont les contes nous offrent un abrégé.

  Alain divise en trois le corps de l’homme (celui de la femme, on ne sait pas, mais sans doute doit-il lui manquer un, voire deux éléments).

  pp.178-179. L’homme est tête, poitrine et ventre (…). J’ai premièrement à gouverner le ventre, dont les désirs renaissent toujours (…). J’ai aussi à gouverner la poitrine, lieu de la colère et du courage (…). Remarquez que les trois religions se rapportent à ces trois parties de l’homme et qu’ainsi elles se superposent en tout homme, de même qu’en toute société se superposent les intérêts, les colères et la sagesse.

  En ce sens, le ventre est le siège des passions au sens « sauvage » du terme, la poitrine celui de la « barbarie », de la force, et la tête celui de la « raison » et pas n’importe laquelle, celle du positiviste, celle du scientifique (ou du scientiste mais il ne le précise pas). Le discours d’Alain entre ainsi pleinement dans nos schémas réducteurs.

têtepoitrineventreAlain, Préliminaires...
raisoncolère, couragepassions, désirsAlain, Préliminaires...
christianismepolythéismefétichismeAlain, Préliminaires...
sagessecolèresintérêtsAlain, Préliminaires...
  Alain est un très fin rhéteur. Il prend des précautions multiples afin que son discours ne soit pas versé parmi ceux de racistes patents, tels Renan, auquel il emprunte cependant. Son propos tend à valoriser la seule culture occidentale et principalement issue du catholicisme, catholicisme comme pont vers le positivisme car, comme il le martèle tout au long de son œuvre : « Les religions sont des tissus d’absurdités » (p.98).

Lorsqu’il fait référence à quelque idée qui lui paraît saugrenue et que bien souvent d’ailleurs il ré-invente pour les besoins de ses démonstrations, il la balaye d’un revers de plume en écrivant que ce sont des idées naïves, ce sont des idées d’enfant, ce sont des pensées de sauvage, ou ce sont des pratiques barbares.

  Ainsi, par exemple, il ne cite pas, dans l’extrait ci-dessous, les arabes (on peut supposer qu’il ne s’agit que des seuls musulmans) auxquels ses propos font directement référence et auxquels il prête la main tendue d’un côté et le couteau dans l’autre après, ne l’oublions pas, que nous les avons agressés par la guerre, envahis, assassinés et torturés pour certains, après que nous les avons enfin colonisés pour les utiliser servilement et faire main basse sur leurs richesses. De ces méfaits, de ces crimes, pas un mot.

  p.344 (« De la politesse ») On s’étonne quelquefois que les barbares soient attachés aux formes de la politesse cérémonieuse ; mais cela ne prouve pas qu’ils n’aient pas d’impulsions brutales, au contraire. La paix armée n’est jamais maintenue que si cette dangereuse puissance d’exprimer est réglée jusqu’au détail ; car même ce qui n’a point de sens est déjà une menace, et vaut l’insulte ; de là cette politesse du diplomate semblable à celle du barbare.
Éléments de philosophie (1941)

Alain s’interdit toute généralisation :

  p.113. Il suffit d’examiner les pensées les plus communes pour apercevoir que les hommes pensent par idées générales, et même que la plupart de leurs erreurs viennent d’une généralisation téméraire, comme on voit que maintenant la seule supposition qu’un homme est Allemand, suffit pour qu’on lui prête des passions et même des vertus qu’il n’a peut-être pas.
(Éléments de philosophie, édition de 1941 - première édition: 1916)

  Il reste vague sur ce que l’on pourrait prêter aux allemands de passions ou de vertus à l’époque où il revisite ces « Éléments.. » (automne 1940) pour les laisser publier en 1941, et c’est bien souvent la force de sa rhétorique, jouer avec l'ambiguïté de ses propos. Que veut-il dire avec son « peut-être » ? Dans la lecture, on oublie la conjecture, on oublie que la démonstration qui suit ne tient que sur une hypothèse et l'on ne retient que la démonstration. Ainsi dans l'extrait ci-dessous :

  pp.132-133. Le peuple juif a été nommé par Hegel le peuple de l’esprit ; l’autorité de la Bible et des Psaumes s’explique par là. Il s’est fait dans les pensées de ce peuple le mélange d’une religion évidemment politique où Dieu est le Grand Ancêtre, et d’une religion de l’immense invisible qui est partout, qui voit tout et qui fait tout. Cet immense objet sans parties et inexprimable fut suggéré peut-être par le spectacle habituel du désert, et le contraste entre la coupole infinie et la tente misérable. Mais, dans cette opposition, les images du monde ont été rabaissées à l’état de métaphores, et toujours la pensée biblique cherche le Grand Être par un mépris des limites et, au rebours, le plus petit et le plus misérable des êtres dans la conscience humaine qui pourtant communique avec l’esprit par humilité et adoration (…) D’où une soumission dont il n’y a guère d’autre exemple, et l’entier mépris de l’Ecclésiaste qui méprise aussi le mépris. Il faut noter que cette vie, sans valeur aucune et continuée par obéissance, fait encore la force de ce peuple, même dans les plus humbles affaires ; car il ne peut faire de différence entre le grand et le petit, au regard du grand-grand devant lequel rien n’est grand.
(Préliminaires à la mythologie)

  Un bref commentaire de ce texte s’impose. Chacun sait que l’Orient, de l’Égypte à l’Iran et plus largement encore, possédait, il y a plus de cinq mille ans, bon nombre de grandes villes et plus encore de villages. Eh bien ! ce fait n’est pas entré dans les cadres de notre philosophe. Il n’y voit que la « tente misérable », c'est-à-dire, dans nos tableaux, le berger voire l’errant. Tous les prédicats utilisés dans ce court texte sont dirigés vers le bas et je les ai mis volontairement en gras. C’est à ce point qu’il faut, en remettant ces lignes dans leurs contextes, le premier qui se situe au cours des premières années du nazisme (1932-1933) et de la montée de l'antisémitisme en Allemagne comme en France, années au cours desquelle elles furent écrites, le second pendant l’occupation allemande au cours de laquelle elles furent publiées intégralement pour la première fois (1943), les paraphraser. Si la vie d’un juif n’a pour lui-même aucune valeur, pourquoi en aurait-elle pour d’autres ? Si elle n’est continuée que par obéissance, pourquoi ne pas l’aider à s’en débarrasser ? Si ce mépris de sa propre vie est la force de ce peuple, alors il constitue un danger pour la société car il ne peut faire de différence entre le grand et le petit. Pour lui, tout est petit.

  Les propos d’Alain sont bien souvent des labyrinthes. Il désassemble les pièces d’un puzzle et il faut en recoller les morceaux patiemment. Cette idée de soumission aux forces de la nature, ou celles du monde ainsi qu’il le suggère et du monde occidental sans aucun doute, est évoquée quelques pages en arrière pour reléguer les adeptes de ces religions dites fétichistes vers cette soumission ou cette résignation prêtées qui les conduisirent à l’esclavage, à la déportation ou à la mort. Ou bien encore ce qui tient à l’inexprimable est à relier à un autre extrait, proposé deux pages avant cet éloquent passage. Le parallèle entre le juif et le sauvage y est effectué par les mots employés.

  Sur la « soumission »
  p.110. Ce qui se montre dans les religions de la nature, c’est la soumission et la résignation devant les forces du monde.

  Sur « Cet immense objet sans parties et inexprimable… »
  pp. 131-132. Toute religion enferme de l’invisible ; et c’est naturel puisque les pensées de chacun qui sont souvent si intéressantes pour un autre sont pourtant invisibles par elles-mêmes (…). À cela s’ajoute l’expérience du langage qui fait de grands changements à distance par de faibles moyens. On comprendra ainsi cette physique de l’invisible et de l’inexprimable qui est celle des sauvages les plus arriérés.

  Ainsi, ces parties disséminées doivent être remises en ordre pour en comprendre vraiment le fond.

  Loin de moi l’idée de faire un procès à Alain, il n'est plus là pour se défendre. Pour moi, il est le parangon de ces philosophes dont la culture et les écrits sont empreints de ce racisme et de cet antisémitisme « ordinaires », à peine avoués, en demi-teinte mais dont le discours, lorsque les phrases sont remises dans l'ordre, touche au racisme militant. Ces discours, lénifiants, ordinaires, ont permis l’irréparable après une longue préparation des esprits et une absence totale de réflexion sur leurs conséquences.

  Alain n’est pas neutre. Il est ambigu, scientiste jusqu’au bout des ongles et donneur de leçons. Et j’ai compris, à sa relecture, pourquoi mon grand oncle, très catholique, resté pétainiste plus de quarante ans après la mort de son idole, frayant avec toute l’intelligentsia d’extrême droite, avait aimé Alain au point d’en avoir acquis toutes les œuvres et les tenir à son chevet afin de pouvoir les relire, en souligner des passages ou en reproduire des extraits sur des fiches qu’il glissait à l’intérieur des ouvrages.

  Comment penser après Auschwitz ? La question posée en 1986 par Emil Fackenheim, reste, bien entendu, d’actualité.

  P.S. Je dédie cette conférence à tous mes amis, qui n'ont de barbare ou de sauvage que le nom ou la couleur de la peau, et dont les parents, les grands parents ou les ancêtres ont été massacrés, déportés, spoliés, réduits en esclavage, au nom suprême de la Raison armée du glaive et du canon.

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